Kevin Boyle transforme le paysage en créant de nouveaux repères.
Né à Winnipeg en 1973, le photographe canadien dirige son appareil presque à la verticale vers la terre, privant ainsi le familier de ses coordonnées habituelles : l’horizon disparaît, la profondeur spatiale se dissout, les rivières deviennent des lignes, l’eau devient mouvement, le paysage devient couleur et structure. Ce qui apparaît d’abord comme une composition abstraite ne se révèle qu’au second regard comme une topographie réelle. C’est précisément dans ce bref moment de désorientation que réside la force particulière de ses photographies — là où voir devient reconnaître, et où reconnaître redevient s’émerveiller.
La photographie de paysage de Boyle se nourrit de ce jeu de va-et-vient. Le réel demeure intact, tout en étant déplacé dans notre perception. Depuis une perspective aérienne extrême, il crée des images dont les formes organiques peuvent évoquer aussi bien la peinture ou le dessin que des systèmes cartographiques. Des cours d’eau ramifiés parcourent la surface comme des réseaux graphiques, les couleurs se rencontrent, les sédiments dessinent des traces. Le paysage perd sa lisibilité en tant que lieu — et en acquiert une nouvelle en tant qu’image.
La fascination de Boyle pour cette ouverture remonte à son enfance. Lorsqu’il rêvassait en regardant les nuages, il y voyait apparaître des figures que le vent dissolvait l’instant suivant. Ce n’était pas la forme qui déterminait ce qu’il fallait voir, mais l’imagination. C’est précisément cette liberté qu’il transpose au paysage : le familier surgit, puis se dérobe à nouveau — le réel demeure, mais son interprétation reste ouverte.
Cette approche se manifeste de manière particulièrement saisissante dans les œuvres réalisées en 2022 et 2023 sur la côte sud de l’Islande, au sud de Skaftafell. Depuis un Cessna, Boyle a photographié à une altitude d’environ 3 000 à 4 500 pieds à l’aide d’un appareil moyen format stabilisé de 100 mégapixels. Cette précision technique n’est toutefois pas mise au service du spectaculaire propre à la photographie aérienne, mais d’un regard plus précis : elle lui permet de préserver, même à grande distance, les structures les plus fines et de traduire le caractère monumental du paysage en une surface étonnamment immédiate.
Les quatre photographies prolongent la réflexion développée dans sa série « Elemental ». Au centre se trouvent les réseaux fluviaux ramifiés de l’Islande, où les eaux glaciaires se répandent à travers le paysage, se divisent puis se rejoignent. Dans « Upstream » et « Downstream », deux vues deviennent des contrepoints visuels. Les formes semblent se répondre, se déplacer dans des directions opposées et créer une tension qui traverse presque l’image comme un tir à la corde. La nature n’y apparaît pas comme un décor statique, mais comme un processus en perpétuel devenir.
Dans « Rain Dance », ce mouvement acquiert un caractère presque physique. Peu avant que l’eau glaciaire n’atteigne l’Atlantique, ses bras serpentent à travers le paysage. Vue à la verticale, la sinuosité de ces formes évoque des danseurs évoluant sur une surface — une association qu’il n’est pas nécessaire de projeter sur l’image, puisqu’elle naît de ses structures mêmes. L’eau devient ligne, la ligne devient geste. Pendant un instant, le paysage semble parler une autre langue.
Les photographies de Boyle ne nous invitent donc pas à porter sur le monde un regard plus spectaculaire, mais un regard plus mobile. Elles montrent que l’émerveillement ne se trouve souvent qu’à un changement de perspective.
Kevin Boyle ne transforme pas le paysage lui-même, mais les conditions dans lesquelles nous le regardons. En lui retirant ses repères familiers, il offre à notre perception une liberté nouvelle.
Kevin Boyle, né à Winnipeg en 1973, est venu à la photographie artistique par un parcours inhabituel. Le Canadien a d’abord appris à maîtriser professionnellement l’appareil photo dans le cadre de son travail au sein d’une unité de surveillance policière. Après la mort de son père en 2011, un voyage qui le ramena dans l’immensité des Prairies canadiennes le conduisit également vers la photographie comme forme d’expression artistique. Les images réalisées au cours de ce voyage donnèrent naissance à sa première exposition ; depuis, le travail de Boyle a été présenté à l’international et récompensé à de nombreuses reprises. En 2015, sa série « DaySleeper » a notamment remporté le premier prix des International Photography Awards dans la catégorie Night Photography. En 2026, Boyle a été nommé Hasselblad Master dans la catégorie Architecture.
1. Picasso a dit un jour : « On ne fait pas de l’art, on le trouve. » Où trouves-tu ton art ?J’ai toujours eu un côté « artistique », dans le sens où j’utilisais surtout le dessin et les croquis pour faire des caricatures amusantes de mes amis. J’avais des amis qui étaient artistes professionnels, mais je n’avais jamais ressenti le désir de créer de l’art moi-même.
J’ai appris à utiliser un appareil photo lorsque je travaillais dans une unité de surveillance de la police. Je suis devenu assez expérimenté dans la photographie de tueurs à gages, de suspects en train de cambrioler des maisons, de braqueurs de banques et de trafiquants de drogue de haut niveau.
En 2011, mon père, dont j’étais très proche, est décédé. J’avais terriblement le mal du pays et j’ai roulé pendant deux jours depuis la côte ouest du Canada jusqu’aux Prairies centrales, photographiant en chemin de vastes plaines et des bâtiments abandonnés.
Une galerie locale a découvert mes photographies en ligne et m’a proposé d’organiser une exposition. Le jour de l’accrochage tombait exactement un an après le décès de mon père. J’y ai vu un signe et, à partir de ce moment-là, j’ai décidé de suivre davantage mes inclinations artistiques et de continuer à explorer ce que je pouvais faire avec un appareil photo.
2. De l’idée initiale à l’œuvre achevée : comment abordes-tu le processus créatif ?
J’essaie de trouver l’inspiration dans la vie quotidienne, que ce soit dans un tableau que j’ai vu ou dans la manière dont se présente un bâtiment. Pour mes travaux abstraits réalisés depuis les airs, Elemental et The Shape of Water, l’idée est née de mon habitude, enfant, d’observer les nuages.
Je m’allongeais dans l’herbe, regardais le ciel et imaginais toutes sortes de formes et d’animaux apparaissant temporairement dans les nuages. Dans mon travail aérien, j’essaie de trouver des endroits qui me permettent de modifier la perspective du spectateur, afin que le paysage lui semble familier sans être immédiatement reconnaissable. Je souhaite ainsi lui laisser suffisamment d’espace pour laisser vagabonder son imagination.
3. Ton livre préféré ?
The Dark Tower de Stephen King. C’est un parfait exemple de la lutte complexe entre le bien et le mal, vue à travers le regard d’un protagoniste imparfait.
4. Avec quel artiste aimerais-tu le plus prendre un café et de quoi parleriez-vous ?
Je suis certain que si tu me posais à nouveau cette question dans un mois, ma réponse serait différente. Mais en ce moment, peut-être Nadav Kander. J’adore son travail et j’apprécie la diversité de ses séries ainsi que son refus de se laisser enfermer dans un style particulier.
J’aimerais simplement parler avec lui de la vie en général, essayer de comprendre ce qui l’inspire et partager en même temps mes propres sources d’inspiration.
Juste derrière lui viendraient Edward Burtynsky, Gregory Crewdson et Vic Muniz.
5. Comment es-tu venu à l’art ?
Mes premiers pas dans l’art remontent à mon enfance, lorsque je dessinais mes propres bandes dessinées. Mon frère et moi inventions nos propres super-héros et créions des histoires et des bandes dessinées autour de leurs aventures.
Plus récemment, je me souviens d’avoir rendu visite à un ami peintre. Chez lui se trouvait une peinture représentant un moine sortant de l’ombre. Cette image m’est restée en tête au point que j’ai consciemment essayé de recréer cette sensation avec des bâtiments abandonnés de petites villes, en utilisant la photographie en pose longue et des lampes de poche tenues à la main.
Cette peinture a inspiré les séries DaySleeper et Movieland. Je l’ai achetée par la suite et elle est toujours accrochée dans l’entrée de ma maison.
6. Quelles personnes de ton entourage t’ont le plus influencé ?
Mes parents. À 81 ans, ma mère est toujours celle qui m’encourage le plus, et elle et mon père m’ont transmis un sentiment de liberté qui m’a permis de suivre mes passions sans avoir peur d’échouer.
Mon père a perdu une grande partie de sa vue pendant la Seconde Guerre mondiale – il avait 53 ans lorsque je suis né en 1973 – et malgré cela, il ne s’en est jamais plaint et n’a jamais laissé ce handicap l’empêcher de faire ce qu’il voulait.
Mon plus grand regret est qu’il n’ait pas vécu assez longtemps pour voir mon travail. En parcourant plus tard ses photographies de guerre, j’ai découvert qu’il était lui-même photographe : il utilisait un vieux Rolleiflex pour photographier ses amis pendant la guerre.
7. Imagine que tu as une machine à voyager dans le temps. Où irais-tu ?
À l’ère mésozoïque. Je veux voir des dinosaures – et essayer de ne pas me faire tuer.
8. Ta plus grande passion en dehors de l’art ?
Le golf et la philanthropie.
Le golf est un jeu stupide inventé par des idiots pour attirer d’autres idiots et leur faire partager leur misère. Mais j’adore ça.
J’aime beaucoup redonner quelque chose à la communauté – en dehors de mon travail dans la police – et je suis extrêmement fier de pouvoir dire que mon travail a permis de récolter plus de 200 000 dollars pour des organisations caritatives canadiennes au cours des huit dernières années. C’est réellement l’accomplissement dont je suis le plus fier.
9. Sur quoi travailles-tu actuellement ?
Je travaille avec Hasselblad pour achever ma série Movieland, qui sera présentée dans son intégralité dans leur Masters Book en 2027, puis dans mes galeries peu après cette publication.
Ma prochaine série, déjà en cours de réalisation, portera sur le caractère éphémère de l’humanité. Elle associera des paysages intacts, superposés aux fenêtres de structures abandonnées. Le titre de travail est Everything Is Going To Be Just Fine. J’espère pouvoir la lancer en 2028.